Réflexions agroécologiques

Prenons-nous bien la mesure du manque d’eau, des températures élevées, de leurs conséquences et, tout aussi important, de leurs causes ? Olivier Mazeas, paysan agro-écologiste à Ploemeur, consacre à ces questions un message conséquent sur son blog https://www.facebook.com/terdecultures/ . Il nous a aimablement autorisé à le reprendre ici.

Bonjour à toutes et à tous,

Notre belle Bretagne familière à la verdure estivale caractéristique a changé de parure cette année. L’herbe est jaune, les arbres perdent leurs feuilles, les cours d’eau sont au plus bas. Ce n’est pas juste « le mois de juillet le plus sec depuis juillet 1959 » sur un critère basique de précipitations mesurées. Ça fait quelques années que ce changement de parure se prépare et qu’il est multifactoriel. Les déficits en précipitation comparés à la moyenne de la décennie précédente s’accumulent depuis des années. Et ce sont des comparaisons par rapport à des moyennes « glissantes », c’est à dire que plus ça va plus on compare à des moyennes de plus en plus sèches. Et nous voilà fin juillet à un déficit de 96% de pluie sur les 30 derniers jours comparativement à la moyenne des mois de juillet de ces 10 dernières années. 50%, ça voudrait dire qu’il n’y aurait eu que la moitié de d’habitude. La, 96%, ben ça veut dire qu’on est a 4% des pluies habituelles. 4%. Ça veut aussi dire qu’il n’a pas plu quoi. J’ai pu quantifié scientifiquement en nombre de gouttes a la ferme : et ben ça fait 10 gouttes. Il nous manque visuellement 4,7cm de « hauteur d’eau cumulée » par unité de surface mesuré à la station météorologique de Lann Bihoué. Il en manque 32cm sur les 12 derniers mois, ça fait 37% de déficit par rapport à la moyenne des dix dernières années (qui étaient déjà en moyenne bien bien sèches). L’année dernière, c’était déjà moins, l’année d’avant aussi, etc. C’est ça qui arrive en moins dans la terre, c’est ça en moins qui a une chance d’atteindre les nappes phréatiques, les réserves en eau douce du sous-sol de notre planète, qui se manifeste par des sources remontant l’eau vers la surface pour la végétation, formant des petits cours d’eau qui se rejoignent pour en former de plus grands. Le mois de juillet 1959 n’avait lui pas été précédé de tout cela. Ce n’est pas juste un manque de pluie qui tombe, c’est un manque de réserves dans les nappes phréatiques et d’humidité dans le sol sur du long terme. Il ne me semble pas judicieux de juste dire que ces deux événements de juillet 2022 et 1959 sont égaux en précipitation, et que c’est donc déjà arrivé en plus. On peut comparer une poule et un pneu aussi.

Nous sommes en train de vivre un épisode climatique de type méditerranéen en Bretagne. C’est pas forcément facile pour nous physiologiquement, c’est dur pour les écosystèmes. C’est du forçage qui pousse notre habitat hors de son équilibre sur une échelle de temps très rapide. Et qui nous secouera aussi. Au moins, on n’a plus à réfléchir en bon Breton qui doit se demander s’il va pleuvoir aujourd’hui, a quel moment il faudra mettre une veste… Comme dans la Californie que j’ai connu pendant mes années universitaires : on sait qu’il n’y aura pas la moindre minuscule goutte de pluie de mai à octobre donc on ne se pose pas de question. On utilise juste toute l’eau de la sierra Nevada pour assurer nos modes de vie et qu’il n’y ai plus la moindre goutte dans le cours d’eau au passage de la frontière avec le Mexique.
Nous connaissons donc l’herbe qui jaunit, les arbres qui perdent leurs feuilles, mais ce sont les écosystèmes entiers qui soufrent. Des écosystèmes qui nous alimentent. C’est ça en moins en terme de vie du sol, de fertilité pour nous alimenter et de patrimoine fertile à léguer à nos enfants et aux leurs.
Je rappelle qu’après avoir été chercheur sur le changement climatique en arctique – et Trouveur de manière suffisante – j’ai décidé de prolonger ma logique « carriériste » et de devenir Acteur de solutions durables, en me consacrant à la racine la plus existentielle du problème : trouver des modes d’alimentation durables.
Notre société est dans le dur. L’être humain perturbe les équilibres planétaires et à sa base le fonctionnement des sols.
On appelle ça du « changement de destination ou d’usage des sols » en termes techniques, scientifiques ou administratifs.

En effet, la cause n’ est pas que du « changement climatique » de la pensée magique (souvent résumé à de fortes émissions de gaz à effet de serre par combustion d’énergie fossile – elles contribuent bien mais ne sont pas forcément majoritaires : suivant comment on comptabilise, comment on regroupe les sources, on peut tout aussi bien dire que la destruction des sols et notre système agricole mondialisé est prédominant), c’est à l’origine, et dans la chair, surtout de la perte de biodiversité – perte qui rend nos écosystèmes moins stables, moins résilients. C’est, encore plus en amont, de la perturbation du fonctionnement des sols donc. On tronc-sonne, on laboure, on stérilise, on artificialise, on canalise, on minéralise. Et le produit final de la minéralisation de la nature, de la matière vivante, des molécules organiques, c’est CO2.

Prenons la ferme : Elle est dans un vallon avec des sources. Un lavoir y avait été construit pour laver le linge toute l’année. Un château avait d’ailleurs été construit sur la source principale pour se brancher au réseau d’eau naturel si je puis dire et « avoir l’eau au robinet ». De nos jours, l’eau coule au lavoir on va dire la moitié de l’année pour faire simple. Pas très malin ni hygiénique de construire un lavoir a un endroit qui ne permet de laver les vêtements et les draps que la moitié de l’année… Et la date d’assèchement est de plus en plus précoce d’année en année. Différents facteurs contribuent à ce résultat : il y a du changement climatique global « évidemment », mais il y a aussi et plus radicalement – ou devrais-je dire « plus racinairement » car également aussi à l’origine du changement climatique – de l’artificialisation des sols, de la perturbation de leur fonctionnement, en amont. De nombreuses surfaces ont été « viabilisées » (comprendre : « on a enlevé la vie pour faire de la place à davantage d’êtres humains sur le court terme »), drainées, avec l’eau de pluie qui ne va plus dans le sol et dans les nappes phréatiques plus bas, mais qui est canalisé directement de l’atmosphère a la mer, par les réseaux d’égouts, parfois vers la station d’épuration déjà saturée qui sait, ou vers d’autres versants et des fossés, pour créer du ruissellement et contribuer à l’envasement de l’étang du Ter. Le dernier bouleversement en date est toute une série d’urbanisations à Kerdroual, le quartier de la ferme, juste au dessus : Abatage d’un bois (un écosystème), décaissement de la terre végétale, viabilisation et drainage, etc., pour construire un lotissement, des installations municipales et, avant ça, la complétude d’une zone d’activités. L’eau qui tombait là et sur toute la colline qui a subit des aménagements successifs, ne finit plus dans les nappes phréatiques qui alimentent le lavoir et mon sol en contrebas, mais surcharge les égouts. A un autre endroit de cette petite colline, on a abattu tout une rangée d’arbres qui était un élément non-négligeable du micro-climat local à Kerdroual. On est passé de colline arborée paisible et organique à une colline minérale balayée par les vents, ce qui ne favorise pas les précipitations et assèche avec une grande efficacité l’air et les sols. Un beau résumé de ce qui se passe à l’échelle de la planète. Si vous voulez un jour assécher et détruire une zone naturelle sans y toucher, appliquez cette procédure sans rien changer. Enfin si, nos conditions de subsistance à moyen terme.
Une vision globale, intégrée, une conscience des interactions, devrait nous permettre de comprendre que si l’on veut préserver des zones qui jouent des rôles inestimables sur notre planète, et sui nous nourrissent, il ne suffit pas de les entourer sur une carte et de ne pas y toucher, mais qu’une lumière d’alerte devrait s’allumer lorsque l’on touche à des terrains juste en amont. La culture des interactions, voilà celle que nous devons cultiver dans nos têtes pour un avenir désirable et durable, pour confectionner un tissu social robuste aussi.

Au lieu de cela, on se félicite que le lotissement va amener de la clientèle à la ferme. C’est bien, il va falloir que je commence à réfléchir au prix du kilo de poussière et que j’intègre la durée de vie des clients avec ce régime alimentaire dans mon business plan et mes tableaux d’amortissement. Si j’externalise bien les pertes, mon PIB devrait continuer à grimper.

Plus sérieusement et profondément, je suis perplexe sur ma légitimité à avoir encore une place dans cet écosystème. J’ai vu la faune voir son habitat détruit par la construction du lotissement au-dessus. Je vois cette faune venir à la ferme comme s’il s’agissait de l’Arche de Noé. Mais l’Arche ne peut voguer si dessous tout se dessèche. Et elle ne flottera pas quand viendront les déluges intempestifs.
Tout ça pour vous dire que les conditions de production sont de plus en plus difficiles à la ferme et que la production écologique de nourriture n’a jamais été aussi nécessaire mais également pleine de défis car reposant sur des « services écologiques » rendus par des écosystèmes fonctionnels (c’est à dire du travail gratuit et efficace fournit par la nature au lieu de sortir le tracteur et les produits chimiques pour la détruire et l’empêcher de travailler avec nous), ce qui n’est plus le cas à l’échelle locale et à l’échelle planétaire. La curiosité, la soif de connaissance, la reconnexion avec la nature et notre nature humaine doivent nous guider pour trouver le chemin d’une sagesse jouissive, d’un vivre-ensemble social et avec la nature, pour nous permettre d’habiter durablement notre planète en tant que société digne, qui peut se regarder en face. Une société désirable.

Allez, on retourne à la vie.

Olivier Mazeas

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